Les deuils invisibles : ces pertes dont on ne parle pas assez
Il existe des deuils reconnus, entourés, accompagnés. Et puis il y a les autres, ceux qui n'ont pas de cérémonie, pas de nom, pas de place dans le regard des autres. Ces deuils là sont peut-être les plus lourds à porter. Et l'écriture peut être l'espace qui leur manque.
8/23/20263 min read


Ce qu'on appelle deuil et ce qu'on n'appelle pas
Le mot deuil évoque d'abord la mort. La perte d'un être aimé, le noir du deuil officiel, le temps de l'enterrement et des condoléances. C'est réel, c'est central et c'est entouré, du moins en partie, par des rituels sociaux qui reconnaissent la perte.
Mais il existe une autre catégorie de deuils que les psychologues appellent parfois deuils non reconnus ou pertes ambiguës. Ce sont les pertes qui n'ont pas de cérémonie, pas de rituel, pas de reconnaissance sociale. Et qui pourtant font tout autant mal.
La fin d'une relation sans rupture nette. La perte d'un rêve qu'on n'avoue pas. Le deuil d'une version de soi qu'on a dû abandonner. La disparition progressive d'une amitié. Le renoncement à un avenir imaginé.
Ces pertes là, on a tendance à les minimiser : « ce n'est pas vraiment un deuil », « d'autres ont vécu pire ». Et cette minimisation complique le processus. On ne se donne pas le droit de traverser ce qu'on traverse.
La théorie des pertes ambiguës
La psychologue Pauline Boss a développé le concept de perte ambiguë pour désigner les situations de perte qui ne sont pas clairement définies et donc difficiles à intégrer.
Elle distingue deux formes :
-la personne qui est physiquement absente mais psychologiquement présente (un disparu, quelqu'un dont on n'a pas de nouvelles)
-la personne qui est physiquement présente mais psychologiquement absente (un proche atteint d'Alzheimer, une relation qui s'est vidée de sa substance).
Ce cadre peut s'étendre à toutes les formes de perte sans contours nets et éclaire pourquoi ces deuils là sont si difficiles à traverser. Sans début ni fin clairs, sans rituel, sans validation sociale, le processus de deuil reste en suspens.
Ce que l'automne nous apprend
Il n'est pas anodin que les deuils nous traversent plus intensément à l'automne. La saison elle-même est une métaphore du lâcher-prise : les arbres perdent leurs feuilles sans résistance, la lumière change, les jours raccourcissent.
Cette mise en scène naturelle de la perte peut être, paradoxalement, un espace de permission. La saison nous dit qu'il est normal de laisser tomber ce qui doit tomber. Que la perte fait partie du cycle. Que quelque chose de nouveau peut venir après.
Pas pour aller mieux trop vite. Juste pour accompagner ce qui est là, plutôt que de lutter contre.
Pourquoi l'écriture peut aider
Le psychologue James Pennebaker a montré, dans des dizaines d'études, que le fait d'écrire sur des expériences difficiles, même brièvement, même sans relecture, a des effets mesurables sur le bien-être psychologique et physique.
Son hypothèse : l'écriture permet de mettre en récit une expérience. Et mettre en récit, c'est lui donner une structure, un début et une fin, une place dans l'histoire de soi. C'est ce que le cerveau cherche naturellement à faire avec les expériences difficiles et que le deuil non reconnu empêche, précisément parce qu'il n'a pas de contours.
Écrire un deuil invisible, c'est lui donner ces contours. Pas pour le résoudre , pour le reconnaître. Et dans cette reconnaissance, quelque chose peut commencer à bouger.
Une précaution essentielle
L'écriture est un outil, pas une thérapie. Elle peut accompagner un travail plus profond, créer un espace de présence à soi, aider à mettre des mots sur ce qui n'en avait pas.
Mais certains deuils, notamment ceux liés à des traumatismes, à des pertes récentes et très douloureuses, méritent un accompagnement professionnel. L'écriture seule ne suffit pas toujours, et il serait malhonnête de le prétendre.
Si quelque chose fait trop mal pour être écrit, c'est qu'il n'est pas encore temps. Et c'est très bien aussi.
« On ne guérit pas d'un deuil. On apprend à le porter autrement. »
— Lytta Basset
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Alice Lavenu
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