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Rêve étrange- Michèle (mardi)

Tous les jours je le voyais passer en fin d'après-midi sur le chemin qui longe ma ferme. Il marchait d'un bon pas, le pas d'un homme qui savait où il allait. Il était chaussé de brodequins et habillé d'une vieille veste de coton. Il portait sur son épaule un sac de toile usagé. Je le voyais s'éloigner dans la lande bretonne, je suivais sa silhouette au milieu des genêts en fleurs et des ajoncs. Puis il disparaissait aux abords de la forêt.Le chien n'aboyait jamais sur son passage.

                  Je me demandais ce qui justifiait ce voyage quotidien qui se déroulait,toujours à la même heure. Je décidai alors de contenter ma curiosité et, le laissant prendre quelque avance, je le suivis à bonne distance, étouffant du mieux possible le bruit de mes pas, évitant de faire craquer les brindilles.Le soleil commençait à baisser : si la nuit était encore loin, la lumière devenait plus douce. La forêt approchait, je m'aventurai derrière lui, à pas de loup pour ne pas qu'il me repère. Les grands arbres avaient succédé aux arbustes, leur ombre ressemblait à la nuit qui tombe , tout était silencieux . L'homme marchait toujours à la même allure, ses pieds se posaient avec assurance sur le chemin qui se rétrécissait par endroits. Arrivé au pied d'un grand arbre, chêne ou hêtre, j'étais trop loin pour m'en rendre compte, il s'arrêta, posa son sac à ses pieds et regarda autour de lui, comme pour s'assurer qu'il était bien seul. Je stoppai net, me cachant derrière de hautes fougères. Il sortit de sa poche un harmonica et joua une mélodie imperceptible qui m'était inconnue. Il s'approcha de l'arbre et disparut soudain, comme s'il avait traversé le tronc.

                  J'écarquillai mes yeux, l'obscurité m'empêchait de voir plus loin. Ce n'est pas pour autant que j'allais faire demi-tour ! J'attendis que la nuit soit tout à fait tombée ; de temps en temps, un bruit d'ailes proche me faisait tressaillir, un craquement de bois sec me faisait tourner la tête en tout sens. Etait-ce lui qui s'en retournait ? Non, je ne voyais rien ; c'est alors que je pris la décision de m'avancer jusqu'à l'arbre où il s'était comme évaporé. Ma progression était prudente, dans les branches un hibou hulula longuement.  Un frisson parcourut mes membres. J'arrivai enfin devant l'arbre qui se révéla être un chêne ; son écorce était rugueuse et en glissant ma main dans une fente, je crus rêver : avec une grande lenteur et dans le plus parfait silence, le chêne s'ouvrit de la largeur d'un homme. J'allumai la bougie que j'avais emmenée et m'approchai pour éclairer le passage. Un escalier raide, taillé dans le bois même du chêne descendait vers ce que je pensais être le centre de la terre.Je n'eus pas le courage d'aller plus loin. Je tournai les talons  pour rejoindre au plus vite ma ferme. Je courus d'un trait, sans me soucier de faire du bruit. Je dormis mal, hanté par cet arbre qui s'était entrouvert sous mes yeux, par cet escalier qui descendait on ne sait où. Cet homme à la silhouette qui m'était devenue familière, qui était-il ? Etait-ce vraiment un homme ? Quels pouvoirs possédait-il ?  Mille questions se pressaient dans mon cerveau fatigué ; je m'endormis enfin.

                  Le lendemain, je me mis aux aguets : à l'heure habituelle, l'homme dépassa ma maison, emprunta le même chemin, se perdit dans la lande bretonne et disparut dans la forêt.

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